Le corps est le lieu des images. C'est une sorte d'organe vivant qui les stocke et les anime. A travers l'évolution des images ou leurs substituts (par exemple un masque ou le traitement des ombres
en peinture), on peut suivre les métamorphoses du corps. A l'inverse,
tout changement dans la façon d'envisager le corps, toute modification
des médiums-supports utilisés, entraîne une modification de la conception de l'image.La collection d'images léguée par l'histoire montre que la vision
que l'homme se fait de lui-même est instable. Quand nous donnons à voir
notre corps, nous y incarnons une idée. Par exemple, les chrétiens qui
rejetaient l'anthropocentrisme de la culture antique déniaient le corps.
Avec la relique, ils ont instauré un culte des ancêtres d'un nouveau
genre où le corps en fragments (les crânes ou éléments de squelettes qui
avaient été conservés) était l'indice d'une crise qui ébranlait le
rapport entre image du corps et image de l'homme. Cette crise persiste
aujourd'hui dans la culture européenne. On investissait l'empreinte du
corps de Jésus (le linceul de Véronique ou le Saint Suaire de Turin) de
la même évidence que nous accordons aujourd'hui à la photographie. Dans son image, c'est le Dieu invisible qui était rendu visible. A la Renaissance, le corps représente doublement l'homme : comme
figure anatomique, et comme statue relevant d'une maîtrise géométrique
et esthétique. Les artistes désirent connaître sa vérité. Ils la
recherchent dans les proportions idéales, des rapports de grandeur
analogues à ceux d'un temple. Mais dans la figure vitruvienne, comme l'a montré Léonard de Vinci, l'homme comme mesure de toutes choses est aussi l'homme dans les limites immanentes de son corps. Le corps naturel se fait l'agent et le délégué du sujet. A notre époque, le corps ne peut plus être représenté par une image unique. Il est pris dans un balayage qui fournit constamment des images externes, comme au cinéma, et les restitue par association et réminiscence. Entre l'image et le corps, il y a crise; mais pour autant l'image numérique ne diffère pas des autres images. Elle aussi est perçue par le corps.

Quels que soient les dispositifs et agencements utilisés, l'homme
est le seul lieu où les images soient perçues et interprétées dans un
sens vivant.
Par les images qu'il fabrique, il se distingue des autres êtres
vivants, et il se distingue aussi des autres civilisations. Il s'affirme
comme être culturel par les images.Le corps est un lieu de cette sorte. Les images sont produites et
reconnues au contact du corps. A l'extérieur, ce sont des offres
visuelles. A l'intérieur, elles peuvent être fugaces. Nous les oublions
et nous nous en ressouvenons à l'improviste. Elles sont rattachées aux
expériences que nous avons vécues, qui laissent derrière elles une trace
invisible. Il est insuffisant d'en donner une description technique ou
esthétique, car elles sont anthropologiques. Chaque homme est fondateur et héritier d'un patrimoine iconique, il est engagé dans un processus dynamique
de transformation et d'interprétation des images. Les images peuvent
être transmises, survivre ou périr. Elles peuvent être préservées par
des institutions ou des personnes. Elles peuvent être changeantes ou
immuables, être oubliées et ressurgir. On peut y croire ou les refuser,
les vénérer, les craindre ou ressentir du dégoût. Ce sont des structures
à la fois individuelles (le rêve), collectives (le mythe) et fictives.
Chargés de leur histoire personnelle, les corps singuliers disséminent
les traditions. Même une civilisation technique mondiale passe par eux.
Mais ces corps, comme lieux des images, sont aussi collectifs. C'est un
théâtre habité par des images d'origines inconnues.

Dans un portrait, le visage est une partie d'un corps naturel. La
ressemblance comble la distance qui sépare le portrait du corps vivant.
Elle affranchit le corps de la hiérarchie sociale et en fait le support
d'une personne. L'oeuvre est comme un deuxième corps qui prend la place
du corps véritable. Il cherche notre regard, comme le ferait un corps
vivant devant un autre corps qui le fixe. Le portrait n'est pas
seulement un document, c'est un médium du corps. Ce corps mortel ne devient immortel que par la participation active
du [futur] spectateur. Ce dernier est incité à dépasser la surface
plane du médium et projeter ainsi son regard au-delà du panneau. C'est
une nouvelle conception du corps qui modifie la conception de l'image
qui avait été en vigueur jusqu'alors. Dans le visage ainsi contemplé, un
dualisme intérieur/extérieur est révélé. Une vie intérieure s'empare du
corps individuel comme d'un nouveau champ qui aboutira à la figuration
du sujet. Les prétentions immuables du corps social sont déclarées
caduques. De nouveaux rôles sont définis, dont il n'y a pas de
représentation directe.

L'humanisme a utilisé la description du corps comme antithèse aux
conceptions qui avaient prévalu jusqu'alors. Toute vie individuelle qui
prétend à l'autonomie a pour horizon la mort. Le visage vivant du
portrait s'oppose à son visage anonyme (le crâne);
mais il est aussi un masque. Derrière ce masque, le moi est incertain
et fluctuant. Il construit son caractère et son identité à partir de ses
affects et de son tempérament, en jouant différents rôles que la
généalogie ne suffit pas à déterminer. Après sa mort, quel est le moi
qui sa cache derrière ce portrait vivant? Quelqu'un a vécu autrefois
dans ce corps, que l'"expression" du tableau évoque, et dont on entend
conserver le souvenir. Il survit par son oeuvre et aussi par ce
portrait. Ce portrait peut être reproduit, multiplié comme une oeuvre
écrite. Le corps, qui est un double mortel et visible du moi (une image),
devient médium. C'est le moi qui assume l'identité sociale du sujet.
C'est au moi que le portrait doit "ressembler". Pour éviter que le corps
et le moi ne se dissocient, la reproduction du corps en image ne suffit
pas, il faut aussi un acte de parole, une mise en scène, une rhétorique
transmise au spectateur.

Dans le monde virtuel, les images occupent un espace
fondamentalement autre, hétéro-topique, qui constitue une alternative par
rapport aux lieux où nous vivons. On peut les comparer aux lieux
consacrés ou interdits : cliniques psychiatriques, prisons, maisons de
retraite et les cimetières sont, eux aussi, classés par Foucault dans
ces "hétérotopies". Selon Marc Augé, la télévision, la vidéo et les
images du monde virtuel fictionnalisent le monde. Les rêves, les images
privées et les mythes sont menacés par ce tout fictionnel qui nous
affranchit de toute référence au monde réel.
Mais le monde virtuel ne fait appel à aucun au-delà de l'image. Ce sont toujours des images, même si elles sont interactives.
Nous glissons toujours dans chacune d'elles notre part personnelle, même
si elles se multiplient. Même si la réalité virtuelle élargit
quantitativement et qualitativement ses territoires, même si les usagers
croient changer d'identité ou s'ils sont représentés par le texte,
c'est le corps lui-même qui produit l'impression que la conscience se détache.
Une existence sociale qui n'est plus assujettie à des lieux réels
devient imaginaire. Le sujet entre en correspondance avec d'autres par
ses facultés imaginatives. Il s'incarne en image, comme on le faisait
dans le culte des morts.