La Métaphysique et, plus généralement, l’ensemble des textes aristotéliciens nous mettent en présence d’un système de quatre causes.
Dans le premier chapitre du livre Δ
Aristote identifie les « causes » aux « principes » et voit dans leur caractère commun la « source » — τò πρωτον — à partir de laquelle il y a soit de l’être (ἔστιν), soit du devenir (γίγνεται), soit de la connaissance (γιγνώσκεται) .
Aristote distingue quatre modalités très manifestes (τἐτταρας τὀπους, Physique, II, 195 a 15) : l’ὑποκεμἰενον), qu’il est d’usage de traduire par :
« cause matérielle », le τὁ τἱ ἧυ εἶναι,
ou « cause formelle », l’ἀρχὴ τῆς μεταβολὴς,
le « principe premier du changement » ou « cause motrice »,
et le οὗ ἕνεκα, le « ce en vue de quoi », entendons la « cause finale » (τὸ τέλος).
Sans insister sur ces divisions, Heidegger met en évidence la préoccupation d’Aristote de comprendre, « avec leur cohésion systématique, le fondement qui motive leur nombre de quatre », bien qu’il reconnaisse, d’autre part, que « la cohésion interne entre ces classifications et leur principe reste dans la pénombre ».
On peut s’interroger sur l’origine commune des quatre causes qui demeure dissimulée dans la pénombre de la métaphysique. Le fil conducteur d’une recherche sur les causes en tant que principes de la métaphysique (D, 1, 1013 a 16), sera d’une part leur nombre, sur lequel Aristote revient avec insistance, et d’autre part leur communauté, dont aucun interprète ne doute qu’elle constitue un système complet. (...)
Comment ces quatre causes sont-elles ajustées les unes aux autres dans un même ensemble ? C’est Aristote lui-même qui nous met sur la voie quand il montre que le progrès de la recherche étiologique, chez ses prédécesseurs, a été marqué par le passage de la découverte de la seule cause matérielle — de Thalès à Héraclite — à celle de la dualité des causes, en premier lieu la matière et le principe du mouvement (A, 4, 985 a 11-12) ; car c’est, dit-il, « la réalité elle-même [qui] leur traça la voie » (A, 3, 984 a 18). Aussi envisage-t-il avec bienveillance la thèse d’Empédocle, le premier à reconnaître « quatre éléments de nature matérielle », pour les réduire ensuite à deux — un principe actif, le (feu), un principe passif (les trois autres) — et la thèse des Pythagoriciens qui, en construisant leur table des dix opposés à partir de deux séries parallèles conduites par la Limite et l’Illimité, ont vu les premiers — Aristote reprendra à son compte cette découverte en 986 b 1-4 — que « les contraires sont les principes des êtres ».
Or, les quatre causes aristotéliciennes constituent bien deux couples d’oppositions expressément présentés comme tels. Le texte de la Métaphysique, en A, 3, 983 a 25, distingue :
la « forme » (ούσία) ou « quiddité » (τὸ τί ἧν εἶναι) et
la « matière » (ὐλή) ou « substrat » (ὑποκείμενον),
d’un côté, du « principe d’où part le mouvement » (ἡ ἀρχὴ τῆς μεταβολῆς), en un troisième sens, lequel est lié au quatrième, la « cause finale » (τὸ οὗ ἕνεκα) ou le Bien ;
celui-ci apparaît, souligne Aristote, comme « l’opposé du troisième, car le Bien est la cause de toute génération et de tout mouvement ».
Les chapitres 3 et 7 du livre II de la Physique insistent aussi fortement sur la distribution des quatre modalités de la cause en deux couples d’opposés, la matière et la forme d’un côté, le principe du mouvement et la fin de l’autre.
Comme l’on remarqué nombre d’interprètes, de Léon Robin et Auguste Mansion à Jean-Marie Leblond ou Paul Ricoeur, le premier couple est un couple statique qui fait apparaître la manière singulière dont l’être est structuré, alors que le second couple, d’ordre dynamique, introduit le devenir dans l’être envisagé.
Dans la mesure où Aristote considère la matière et la forme comme intérieures, en un déploiement immanent, alors que la cause motrice et la cause finale sont extérieures à l’objet, c’est-à-dire transcendantes par rapport à lui — ainsi le père par rapport au fils ou la santé par rapport à la promenade —, Léon Robin a pu distinguer deux types de causalité différentes. D’une part, une causalité analytique fondée sur le primat de l’essence, ce que Léon Brunschwicg appelait « le naturalisme de l’immanence », la cause formelle ne faisant qu’un avec le moyen-terme, lui-même unique, du syllogisme (Sec. Analyt., II, 1, 90a 9-11). D’autre part, une causalité synthétique, dans laquelle le syllogisme de la connaissance déduit un fait particulier d’une synthèse de faits ou d’une loi naturelle ; il s’agit là, pour Brunschwicg, de « l’artificialisme de la transcendance ».
Dans la première causalité, la simple considération de la forme, selon une analyse logique, suffit à faire connaître l’objet déterminé, alors que, dans la seconde, il est nécessaire de faire appel à l’expérience pour connaître le lien externe qui unit l’effet et la cause, ou, mieux, le conséquent et son antécédent. Il n’y a plus, dans ce dernier cas, de rapport logique d’inclusion de type analytique, mais une relation physique de type synthétique. Pour le dire autrement, et en suivant cette fois le Père Leblond, le couple cause matérielle/cause formelle est la transposition étiologique du couple sujet/attribut, en fonction d’une « perspective grammaticale et logique » que l’interprète nomme justement un schème du langage. De son côté, le couple cause motrice/cause finale obéit au schème du métier, comme l’appelle Père Leblond en faisant fond sur l’exemple du sculpteur et de la statue. L’expression plus exacte serait schème de la nature puisque l’art imite la nature : c’est d’ailleurs dans une perspective biologique qu’Aristote envisage le point de départ du mouvement et la finalité. Il dira ainsi, au livre II de la Physique (3, 195 a 21-22) que la « semence » est la cause motrice de l’enfant en tant que principe du changement. Et l’on sait suffisamment, d’autre part, que la nature est « un certain principe et plus précisément une cause du fait d’être en mouvement et d’être en repos » (Physique, II, 1, 192 b 20-22), mais aussi bien « une fin et un ce en vue de quoi ».
Pour aller plus loin...
Jean-François Mattéi, « Les deux souches de la métaphysique chez Aristote et Platon »,
http://philosophique.revues.org/280