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vendredi 28 septembre 2012

La paresse, contre la réalisation de l'homme...


Kant, Idée d’une histoire universelle, la paresse contre la réalisation de l’homme.

Kant reprend cette idée d’une humanité qui n’existe pas immédiatement en acte. Le raisonnement par lequel il démontre que si la nature a donné à l’homme la raison, c’est qu’elle a voulu qu’il travaille parce que cette raison n’est pas immédiatement en exercice et demande des efforts.
Dès lors, pour reprendre l’exemple de Kant dans Idée d’une histoire universelle, une société de bergers d’Arcadie qui se satisferait dans le repos, ne pourrait évoluer. Rien ne distinguerait les bergers des animaux. (dire que l’on définit ici le loisir par le repos, le délassement total, par " ne rien faire ", " se reposer ") ; amorcer alors une critique du loisir. L’homme resterait toujours dans l’état naturel, ne progresserait pas.
" (…) tous les talents resteraient à jamais enfouis en germe, au milieu d'une existence de bergers d'Arcadie, dans une concorde, une satisfaction, et un amour mutuel parfaits; les hommes, doux comme les agneaux qu'ils font paître, ne donneraient à l'existence guère plus de valeur qu'en leur troupeau domestique (…) toutes les dispositions naturelles excellentes de l'humanité seraient étouffées dans un éternel sommeil. (L'homme) veut vivre commodément et à son aise,; mais la nature veut qu'il soit obligé de sortir de son inertie et de sa satisfaction passive, de se jeter dans le travail et dans la peine pour trouver en retour les moyens de s'en libérer sagement".
Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, extraits de la 4eproposition

LA PAIX PERPÉTUELLE : UNE UTOPIE ?

QU'EST-CE QUE LA PAIX ?

1. La paix ne peut être la paix que si elle est perpétuelle
On ne peut en effet appeler paix la simple absence de guerre : là où la guerre est possible, la paix n'existe pas, elle n'est qu'un simple armistice. « Même si elles n'éclatent pas les hostilités constituent un danger permanent ». Qui plus est, elle entretient un état de peur permanent ; la guerre effraie même quand elle est suspendue, car elle peut toujours reprendre et ainsi empoisonne la paix. C'est pourquoi, entre autres articles préliminaires, Kant affirme qu'aucune conclusion de paix ne doit valoir comme telle si une réserve secrète donne matière à une guerre future.
Dans un État où la guerre est toujours possible toute l'activité est finalisée par la guerre ; le progrès économique, scientifique, l'éducation sont assujettis à sa préparation. Le développement de la raison loin d'être le moyen d'un plus grand bien-être moral et intellectuel des citoyens devient l'instrument de la domination. La guerre toujours possible dévoie ainsi le développement humain de sa véritable destination : la perfection de sa nature, l'accomplissement de toutes ses dispositions.
En effet, la raison ainsi instrumentalisée par la guerre produit tout au plus des impératifs de l'habileté ou de la prudence. Impératifs hypothétiques qui subordonnent l'action commandée à l'obtention d'une fin pathologiquement déterminée. Mais la raison n'est pas seulement cette faculté du calcul, elle a le pouvoir de produire des impératifs qui valent par eux-mêmes, de commander des actes qui ne visent pas à satisfaire le plus efficacement possible des passions, mais qui sont bons pour eux-mêmes ; non pas « si tu veux ceci, alors tu dois faire cela » , mais « tu dois faire cela » de manière inconditionnelle : impératif catégorique qui est l'énoncé même du devoir moral, valable comme loi universelle, puisque indépendant de toute condition particulière.
Cette dimension morale de la raison ne peut pleinement se développer tant que celle ci ne sera sollicitée qu'à titre de moyen pour satisfaire des ambitions où éloigner des peurs. Elle ne pourra véritablement s'accomplir que dans un état de paix, libérée de l'asservissement à des fins empiriques. C'est pourquoi la recherche de la paix perpétuelle ne répond pas à un simple désir de tranquillité ou même de survie, elle n'est pas le fruit d'un calcul de sauvegarde mû par la peur, elle n'est même pas la quête du bonheur, celui-ci étant indéfinissable dans ses moyens ; la recherche de la paix est un impératif de la raison, un impératif moral de la raison, un devoir : « Tu dois rechercher la paix. » La paix est bonne en elle-même et pour elle-même, car elle est le seul état dans lequel les fins dernières de la raison peuvent être atteintes.
Pour que la paix ne soit pas un vain mot, il faut donc qu'elle ne soit pas seulement l'absence de guerre mais l'impossibilité de la guerre. Il faut donc qu'elle soit perpétuelle. Et ce sont ces conditions qu'il faudra établir.

2. La paix ne peut être qu'instituée
C'est que la paix n'est pas l'état naturel de l'homme, bien au contraire : « L'état de paix parmi les hommes vivant les uns à côté des autres n'est pas un état de nature. Celui-ci est bien plutôt un état de guerre ».
Kant reprend ici la référence à l'état de nature, classique chez les philosophes politiques du XVIIe et XVIIIe. Plus qu'un improbable stade passé de l'humanité, l'état de nature vise à mettre en scène la nature de l'homme, « l'homme tel qu'il sort des mains de la Nature » comme le dit Rousseau. À l'instar de Hobbes, Kant ne croit pas à la bonté naturelle de l'homme, il parle bien au contraire de « la malignité de la nature humaine ». Laissée à la libre disposition de leur nature, la vie des hommes n'évoquerait en rien celle des bergers d'Arcadie, faite « de concorde, de contentement et d'amour mutuel parfaits». C'est au contraire « l'incompatibilité d'humeur, la vanité qui en fait des rivaux jaloux, le désir insatiable de possession et de domination » qui les caractérisent. Laissés dans cet état, les hommes s'entre-détruiraient et ne trouveraient « la paix perpétuelle que dans la vaste tombe qui recouvre toutes les horreurs de la violence ainsi que leurs auteurs ».
Il faut donc que la paix soit le produit d'un acte non plus naturel mais artificiel, d'un contrat, d'un accord passé entre les hommes qui les contraigne absolument sous l'autorité d'une loi commune. Seul l'état institué par un tel acte peut servir de base à la construction d'une véritable paix. (sources)

jeudi 2 août 2012

De la conscience de soi-même.

Une chose qui élève infiniment l'homme au-dessus de toutes les autres créatures qui vivent sur la terre, c'est d'être capable d'avoir la notion de lui-même, du moi. C'est par là qu'il devient une personne ; et, grâce à l'unité de conscience qui persiste à travers tous les changements auxquels il est sujet, il est une seule et même personne. La personnalité établit une diffé­rence complète entre l'homme et les choses, quant au rang et à la dignité. À cet égard, les animaux font partie des choses, dépourvus qu'ils sont de personna­lité, et l'on peut les traiter et en disposer à volonté. Alors même que l'homme ne peut pas encore dire moi, il a déjà cette idée dans la pensée, de même que doivent la concevoir toutes les langues qui n'expri­ment pas le rôle de la première personne par un mot particulier lorsqu'elles ont à l'indiquer. Cette faculté (de penser) est en effet l'entendement.
Mais il est à remarquer que l'enfant, lorsqu'il peut déjà s'exprimer passablement, ne commence cepen­dant à parler à la première personne, ou par moi, qu'assez longtemps après (une année environ). Jus­que-là, il parle de lui à la troisième personne (Char­les veut manger, marcher, etc.). Lorsqu'il commence à dire moi, une lumière nouvelle semble en quelque sorte l'éclairer ; dès ce moment, il ne retombe plus dans sa première manière de s'exprimer. — Aupa­ravant, il se sentait simplement ; maintenant, il se pense. — L'explication de ce phénomène pourrait sembler passablement difficile à l'anthropologiste.

Cette observation, qu'un enfant ne pleure ni ne rit pendant les trois premiers mois de son existence, semble aussi avoir une sorte de raison dans le déve­loppement de certaines notions, celle d'offense et d'in­justice, qui sont exclusivement du domaine de la rai­son. — Lorsqu'il commence à suivre des yeux l'objet brillant qu'on lui présente à cette époque de sa vie, il s'opère alors en lui un faible et premier progrès, qui consiste à sortir des perceptions (appréhension de la représentation sensible), et à les convertir en connaissance des objets sensibles, c'est-à-dire en expé­rience. Plus tard, lorsqu'il cherche à parler, il estropie les mots ; ce qui le rend encore plus aimable aux mères et aux nourrices, qui l'accablent à chaque instant de caresses et de baisers. Ëllee courent au-devant de ses désirs et de ses volontés, ce qui en fait un petit des­pote. Cette amabilité de la première enfance, à l'épo­que où elle parvient à l'humanité, a bien encore sa rai­son dans l'innocence et la naïveté de toutes les paroles encore défectueuses de l'enfant ; paroles qui ne ren­ferment encore ni dissimulation ni méchanceté. Une autre raison du même fait, c'est le penchant naturel des nourrices à prodiguer leurs soins à une créature qui s'abandonne complètement et d'une façon si ca­ressante à la libre disposition d'autrui. Cette période de sa vie est celle des jeux, des amusements, la plus heureuse entre toutes; et celui qui prend soin de l'en­fance ressent encore une fois les plaisirs de cet âge, en se faisant de nouveau lui-même enfant dans une certaine mesure. Le souvenir des premières années ne remonte ce­pendant pas aussi loin, par la raison que cet âge n'est pas celui de l'expérience ; c'est simplement le temps des perceptions éparses soumises à la notion de l'ob­jet, mais pas encore celui des perceptions réunies sous cette notion. 
Lire la suite : Wikisource

lundi 30 juillet 2012

Posséder le "Je"...

« Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci, même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement.
Il faut remarquer que l’enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir; maintenant il se pense. »  Kant 
Anthropologie du point de vue pragmatique, I,1 d’Emmanuel Kant.
En effet pour Kant ce pouvoir élève l’homme au dessus de tous les autres êtres vivants, il est à l’origine de la supériorité et de la dignité de l’homme, c’est par la conscience que l’homme devient un être moral, autrement dit un être capable de se penser lui-même et donc de s’interroger sur la nature et la valeur de ses actes.

Dans un premier temps, Kant affirme cette supériorité de l’homme sur les autres êtres vivants « Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. ». Par ce pouvoir l’homme se constitue comme sujet pensant capable de se saisir soi-même par un retour sur soi de la pensée. « Posséder le Je dans sa représentation », cette expression désigne la capacité qu’a l’homme de se penser lui-même, de se constituer à la fois comme sujet et comme objet de ses propres pensées, littéralement de se rendre présent à lui-même.
La question à laquelle nous devons maintenant répondre est donc maintenant celle de savoir pourquoi, selon Kant « ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre » ? Kant nous dit que c’est par ce pouvoir que l’homme devient « une personne », ce terme ne peut en effet désigner que l’homme, dans la mesure où il définit un être morale qui tire sa moralité du fait qu’il reste le même quels que soient les changements qu’il puisse subir au cours de son existence. Être une personne, cela signifie former une unité au-delà de la diversité des états psychologiques du sujet, c’est être un sujet conscient et un qui reste le même dans le temps du fait même de cette conscience.
« Grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne » L’homme est donc un être qui, parce qu’il est en mesure de se penser lui-même, reste toujours lui-même, quoiqu’il fasse ou qu’il pense, c’est pourquoi l’on considérera d’ailleurs qu’il est toujours responsable des actes qu’il a commis, même si ceux-ci sont passés et se sont produits à une époque durant laquelle le sujet se trouvait dans des conditions matérielles et psychologiques différentes ; peut-être ne le jugera-t-on pas de la même façon, mais il sera toujours considéré comme étant en mesure de répondre de ses actes (ce qui est d’ailleurs le sens littéral de la notion de responsabilité).
Cette unité de la personne humaine résultant de la conscience de soi, explique que Kant puisse affirmer de l’homme qu’il est : « un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ». En effet, l’homme n’est ni une chose, ni un animal, c’est un être vivant, mais qui, à la différence de l’animal, possède une dignité, c’est-à-dire qu’il ne se satisfait simplement de la seule satisfaction des besoins que lui impose la nature, il se doit de donner un sens et une valeur à son existence en poursuivant d’autres buts, en cherchant à réaliser des valeurs morales qui lui sont dictées par sa raison (générosité, courage, justice) et qu’il doit respecter lorsqu’il agit en étant le seul sujet de ses actions.
Certes, tous les hommes n’agissent pas conformément à ces valeurs, peut-être même sommes nous le plus souvent tentés d’agir en nous laissant dominer par nos intérêts égoïstes plutôt que par le respect des devoirs que nous dicte notre conscience ; mais n’est-ce pas précisément notre conscience qui nous donne la possibilité de faire le choix de résister à ces tentations, qui nous donne la liberté d’agir moralement ou non ? Et c’est précisément de cette liberté et des choix qu’elle rend possible que naît notre mérite qui fait notre dignité, ou au contraire si nous nous laissons dominer par des impulsions irrationnelles et déraisonnables, elle nous rend fautifs face à l’humanité qui est en nous et que nous n’avons pas respectée.
C’est la raison pour laquelle l’homme n’est pas une chose « comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise », c’est parce que la conscience lui donne ce pouvoir de dire je, cette capacité de se penser soi-même qui fait de lui un être libre et responsable et non un simple objet mû par les lois de la mécanique et la puissance aveugle de l’instinct, que l’homme est une personne, un sujet moral.
Cette capacité, tout homme la possède nous dit Kant, « et ceci, même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement. »
Certaines langues peuvent ne pas utiliser un terme particulier pour dire je (lorsque par exemple la conjugaison permet de désigner l’auteur de l’action sans qu’il soit nécessaire d’adjoindre au verbe un pronom personnel), cependant le simple fait de pouvoir parler à la première personne est la preuve même que ce que nous appelons le «je» est présent dans l’esprit de tout homme.
« Car cette faculté (de penser) est l’entendement. », ce pouvoir désigne en effet la capacité qu’a l’homme de penser et de se penser et le mot «je» n’est qu’un terme commode pour désigner cette capacité. Cette capacité, bien qu’inscrite dans la nature de l’homme, n’apparaît pas spontanément dès sa naissance, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’enfant même lorsqu’il commence à parler n’est pas en mesure de s’exprimer à la première personne.

Le pouvoir que possède le sujet humain de se penser lui-même n’existe initialement que sous forme de potentialité, il est présent en germe dans l’esprit de l’enfant et ne s’éveille que grâce aux stimulations du monde extérieur, c’est pourquoi : « l’enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je »
En effet, comme le fait remarquer Kant, « avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) », autrement dit, même lorsqu’il sait parler, il ne se perçoit tout d’abord que comme un objet, cela signifie d’ailleurs que le fait de dire «je» ne provient pas seulement d’un progrès dans la maîtrise du langage, mais également d’un progrès sur le plan existentiel et psychologique.
Cette acquisition plutôt tardive (cet événement apparaît généralement vers l’âge de trois ans), se manifeste comme une sorte d’éveil du sujet à lui-même, éveil qui le fait entrer dans un univers nouveau duquel il ne pourra plus sortir, dans le mesure où il fait un saut qualitatif irréversible en ce qui concerne la perception qu’il a de lui-même et de sa place dans le monde.
« Et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. » Ce passage à la conscience de soi est donc décisif dans la mesure où l’enfant devient réellement humain, il accède ainsi à une perception de soi qui n’est plus immédiate et simplement sensible, mais qui se situe au niveau supérieur de la représentation par la pensée. Ainsi le sujet peut prendre une distance suffisante par rapport à lui-même afin de juger de la portée de ses actes et de ses pensées, ce qui fait de lui un sujet moral, ce qui définit son humanité.

Pour conclure, disons que l’intérêt de ce texte est donc de montrer en quoi la conscience de soi est pour l’homme la condition de sa liberté et donc de sa dignité morale, « Posséder le Je dans sa représentation » c’est pouvoir se penser soi-même, prendre un recul par rapport à soi qui donne à l’homme la capacité de choisir, et ce pouvoir de choix fait que nous sommes nécessairement responsables de nos actes, que nous sommes en mesure d’échapper au déterminisme naturel pour poursuivre des fins dont seul l’homme peut reconnaître la valeur.

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