Puis donc qu'il est le fils de Poros et Pénia, Éros se
trouve dans la condition que voici. D'abord, il est toujours pauvre, et il s'en
faut de beaucoup qu'il soit délicat et beau, comme le croient la plupart des
gens. Au contraire, il est rude, malpropre, va-nu-pieds et il n'a pas de gîte,
couchant toujours par terre et à la dure, dormant à la belle étoile sur le pas
des portes et sur le bord des chemins, car, puisqu'il tient de sa mère, c'est
l'indigence qu'il a en partage. À l'exemple de son père en revanche, il est à
l'affût de ce qui est beau et de ce qui est bon, il est viril, résolu, ardent,
c'est un chasseur redoutable ; il ne cesse de tramer des ruses, il est
passionné de savoir et fertile en expédients, il passe tout son temps à
philosopher, c'est un sorcier redoutable, un magicien et un expert. (203c-d)
Il faut ajouter que par nature il n'est ni immortel ni
mortel. En l'espace d'une même journée, tantôt il est en fleur, plein de vie,
tantôt il est mourant ; puis il revient à la vie quand ses expédients
réussissent en vertu de la nature qu'il tient de son père ; mais ce que
lui procurent ses expédients sans cesse lui échappe ; aussi Éros n'est-il
jamais ni dans l'indigence ni dans l'opulence. Par ailleurs il se trouve à
mi-chemin entre le savoir et l'ignorance. (203d-e)
L'AMI : D'où viens-tu, Socrate ? Sans doute de la
chasse à la beauté d'Alcibiade ? Je l'ai vu justement avant-hier et, c'est
vrai, j'ai trouvé que c'était un bel homme. Mais un homme, Socrate, soit dit
entre nous, avec déjà toute cette barbe qui lui pousse au menton !
SOCRATE : Et alors ? N'es-tu pas toi-même un
admirateur d'Homère, qui a dit que le plus bel âge était celui de la première
barbe, c'est-à-dire précisément l'âge d'Alcibiade ? (309a)
[…] il jeta sur moi des yeux que je ne saurais décrire et
s'apprêta à m'interroger, et […] tous ceux qui étaient dans la palestre firent
cercle autour de nous. C'est alors, mon noble ami, que j'entrevis l'intérieur
de son vêtement : je m'enflammai, je ne me possédai plus et j'ai compris
que Kydias était très versé dans les choses de l'amour, lui qui a donné ce
conseil, en parlant d'un beau garçon : « Prends garde qu'un jeune
faon rencontrant un lion ne se fasse arracher un morceau de chair ». De
fait, j'avais l'impression d'être moi-même tombé sous les griffes d'une
créature de cette espèce. (155c-d-e)
Toi, moi, nous deux ensemble, sommes amoureux : moi,
j'aime Alcibiade, fils de Clinias, et la philosophie ; toi, tu aimes
Démos, le peuple d'Athènes et le fils de Pyrilampe. (481d)
SOCRATE : Fils de Clinias, tu es étonné, je pense, que
moi qui ai été ton premier amoureux, je sois le seul à ne pas m'être éloigné
quand tous les autres s'en sont allés, mais aussi que je ne t'ai pas même adressé
la parole pendant tant d'années, alors que les autres t'importunaient par leurs
entretiens. La cause n'en était pas humaine, mais c'était quelque opposition
inspirée par un démon, dont tu apprendras plus tard la puissance. Mais
maintenant qu'il ne s'y oppose plus, je suis venu à toi et j'ai espoir qu'il ne
me retienne plus dorénavant. (103a-b)
Mais je vais maintenant te révéler à toi-même tes pensées et
tu verras combien j'ai persévéré à t'observer. Si quelque dieu te disait :
« Alcibiade, que veux-tu ? Continuer à vivre ayant ce que tu as
maintenant, ou mourir à l'instant même, s'il ne t'était pas possible d'acquérir
davantage, », il me semble que tu préférerais mourir. Mais maintenant quel
espoir te porte ? Je vais te le dire. Tu penses que si assez vite tu
t'avançais pour prendre la parole devant le peuple athénien — et tu le
penses possible d'ici peu — t'étant donc avancé vers eux, tu prouverais
aux Athéniens que tu mérites d'être honoré comme ni Périclès ni personne
d'autre avant lui ne l'a été, et qu'ayant fait cette démonstration tu serais
tout-puissant dans la cité. (105a-b)
SOCRATE : N'a-t-il pas été dit au sujet de ce qui est
juste et injuste que le bel Alcibiade, le fils de Clinias, ne savait pas, mais
croyait savoir et était sur le point d'aller à l'assemblée pour donner des
conseils aux Athéniens sur ce qu'il ignorait complètement ? N'était-ce pas
cela ?
ALCIBIADE : C'est manifeste. (113b)
Or,
comme je croyais qu'il était sérieusement épris de la fleur de ma jeunesse, je
crus que c'était pour moi une aubaine et une chance étonnante ; je m'étais
mis dans l'idée qu'il me serait possible, en accordant mes faveurs à Socrate,
d'apprendre de lui tout ce qu'il savait ; car, bien entendu, j'étais
extraordinairement fier de ma beauté. (217a)
Je me soulevai donc, et, sans lui laisser la possibilité
d'ajouter le moindre mot, j'étendis sur lui mon manteau — en effet
c'était l'hiver —, je m'allongeai sous son grossier manteau, j'enlaçai de
mes bras cet être véritablement divin et extraordinaire, et je restai couché
contre lui toute la nuit. (219b-c)
…] quand, en voyant la beauté d'ici-bas et en se remémorant
la vraie (beauté), on prend des ailes et que, pourvu de ces ailes, on éprouve
un vif désir de s'envoler sans y arriver, quand, comme l'oiseau, on porte son
regard vers le haut et qu'on néglige les choses d'ici-bas, on a ce qu'il faut pour
se faire accuser de folie. Conclusion : […] c'est parce qu'il a part
à cette forme de folie que celui qui aime les beaux garçons est appelé
« amoureux du beau ». (249d-e).
[…] celui-là, quand il lui arrive de voir un visage d'aspect
divin, qui est une heureuse imitation de la beauté, ou la forme d'un corps,
commence par frissonner […]. Puis, il tourne son regard vers cet objet, il le
vénère à l'égal d'un dieu et, s'il ne craignait de passer pour complètement
fou, il offrirait au jeune garçon des sacrifices comme à la statue d'un dieu,
comme à un dieu. Or, en l'apercevant il frissonne, et ce frisson, comme il est
naturel, produit en lui une réaction, il se couvre de sueur car il éprouve une
chaleur inaccoutumée. En effet, lorsque par les yeux, il a reçu les effluves de
la beauté, alors il s'échauffe et son plumage s'en trouve vivifié ; et cet
échauffement fait fondre la matière dure qui, depuis longtemps, bouchait
l'orifice d'où sortent les ailes, les empêchant de pousser. Par ailleurs,
l'afflux d'aliment a fait, à partir de la racine, gonfler et jaillir la tige des
plumes sous toute la surface de l'âme. En effet l'âme était jadis tout
emplumée ; la voilà donc, à présent, qui tout entière bouillonne, qui se
soulève […] (251a-b)
Chaque
fois donc que, posant ses regards sur la beauté du jeune garçon et recevant de
cet objet des particules qui s'en détachent pour venir vers elle — d'où
l'expression « vague du désir », l'âme est vivifiée et réchauffée, elle
se repose de sa souffrance et elle est toute joyeuse. (251c)
Et, prise de folie, elle ne peut ni dormir la nuit ni rester
en place le jour, mais sous l'impulsion du désir, elle court là où, se
figure-t-elle, elle pourra voir celui qui possède la beauté. (251e)
Il crut découvrir dans la nature, organique et inorganique,
animée et inanimée, quelque chose qui ne
se manifestait que dans la contradiction, et qui ne se laissait donc pas
ramener à un concept et encore moins à un terme. Ce n'était pas divin,
puisqu'il semblait irrationnel ; pas humain, puisqu'il ne relevait pas de
l'entendement ; pas satanique, puisqu'il était bienfaisant, ni angélique,
puisqu'il trahissait souvent une joie maligne. Il tenait du hasard, car il
n'aboutissait à rien ; il ressemblait à la Providence, car il laissait entrevoir
une certaine cohérence. Tout ce qui nous limite semblait pénétrable par
lui ; il paraissait disposer arbitrairement des éléments nécessaires de
notre existence ; il resserrait le temps et il étendait l'espace. Il
semblait ne se plaire que dans l'impossible, et repousser le possible avec
mépris.





