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mardi 17 juillet 2012

Que faire de nos failles?


Le seul corps acceptable aujourd'hui semble être un corps parfaitement maîtrisé. Exhiber un corps bien maîtrisé semble la preuve la plus évidente de la capacité d'un individu à assurer un contrôle sur sa propre vie.
Derrière la prétendue liberté de déterminer sa propre vie se cache une véritable idéologie qui instrumentalise le concept d'autonomie personnelle, réduisant l'autonomie à l'indépendance et excluant la possibilité même d'une quelconque dépendance.
Cette idéologie de l'autonomie et du contrôle engendre inévitablement le refus de toute forme de différence, en culpabilisant tous ceux qui ne sont pas capables de se conformer aux modèles proposés.
D'où le mythe de l'autonomie et de la confiance en soi.
Car ainsi nous sommes dans l'impossibilité de faire quelque chose de nos propres failles.
Chacun de nous est appelé à devenir "autonome", c'est à dire complétement indépendant des autres, ce qui serait possible si et seulement si on arrivait à avoir suffisamment confiance en soi pour pouvoir se passer des autres...
La confiance en soi est une compétence qu'il faut apprendre à développer. Ce qui veut dire que ceux qui n'y arrive pas sont les seuls responsables de leurs échec. Votre état de santé, vos finances, votre vie amoureuse, votre vie professionnelle, tout cela est votre œuvre et celle de personne d'autre. En d'autres termes, si vous avez échoué, c'est entièrement de votre faute. Aucun élément extérieur (chance, santé, fortune, relation, etc.), n'entre plus en ligne de compte. Comme si nous pouvions réellement tout contrôler, non seulement nos propres émotions, mais aussi les réactions et les émotions des autres, sans parler de l'environnement (familial, professionnel, politique) dans le quel nous évoluons.
La négation du principe de réalité touche son apogée avec tout ce que cela entraîne : culpabilisation et souffrance pour les uns ; toute-puissance de la volonté et manipulation pour les autres. Avec comme conséquence ultime défiance vis-à-vis de tous les autres et la peur de tout ce qui échappe ou semble échapper au contrôle. C'est pourquoi chacun craint l'irruption de l'inattendu : nous avons tellement peur de ce que nous ne pouvons pas contrôler, que nous sommes prêts à toutes sortes de comportements compulsifs pour neutraliser ce que nous percevons comme dangereux. Mais les comportements compulsifs visant à combattre la peur ne font souvent qu'engendrer une angoisse encore plus grande. Le mécanisme n'a alors de cesse de s'autoalimenter, dans une escalade progressive de la peur. Car la peur est souvent contagieuse. Et à force de tout mettre en oeuvre pour éloigner le danger , on assite à la surenchère de l'angoisse et à l'effritement de toute forme de solidarité. Nous nous retrouvons seuls. Nous ne pouvons plus nous appuyer sur les autres. Et le vivre-ensemble ne paraît plus possible.
Comment sortir de ce cercle vicieux? Comment reconstruire la solidarité et envisager un monde où chacun puisse trouver sa place, même s'il n'est pas parfait, même s'il est prisonnier de ses failles?
La seule façon est de redonner aux failles toute leur place, ne serait-ce que c'est la présence des failles qui nous pousse à faire confiance aux autres, à nous abandonner à eux et à construire avec eux un monde différent.
La confiance est dangereuse, c'est un pari, car elle implique toujours le risque que le dépositaire de notre confiance ne soit pas à la hauteur de nos attentes ou pis encore trahisse délibérément la confiance que nous lui faisons. Mais mieux vaut risquer d'être trahi que de perdre la possibilité de s'ouvrir aux autres et de m'enfermer dans un solitude stérile.
La confiance est liée à la nature même de l'existence humaine, au fait que nous ne sommes jamais complétement indépendants des autres et autosuffisants, même lorsque nous avons la possibilité d'atteindre un certain degré autonomie morale.
Lorsque les enfants sont petits, les adultes reçoivent de leur part un appel de confiance absolue, et ils doivent être capables d'y faire face. La confiance des enfants est toujours totale, indépendamment de la fiabilité des adultes. Ce n'est que lorsqu'un enfant est reconnu dans ses besoins et accueilli au sein d'une famille qu'elle soit traditionnelle, recomposée, hétérosexuelle, homosexuelle, qu'il peut grandir et s'autonomiser. Ce sont ces marques de confiance reçue qui instituent l'enfant comme un nouveau venu. L'adulte doit apprendre à l'enfant à acquérir confiance en lui en l'assurant de sa protection. C'est parce que cette confiance inconditionnelle est là que le rapport avec les adultes peut permettre aux enfants d'évoluer et de grandir, de découvrir le monde et de se découvrir eux-mêmes. La confiance engendre des relations fortes où la dépendance et la fragilité se mêlent toujours à la possibilité d'une transformation du moi. Mais elle permet aussi d'établir un rapport au temps. Apprendre à se tenir permet de ne pas oublier, même lorsqu'on souffre, que le futur n'est jamais clos et qu'on peut toujours oeuvrer l'espace des possibles s'élargissent.
C'est pourquoi, en dépit de ce que l'on peut croire ou imaginer, il n'y a pas d'opposition entre autonomie et confiance.
Au contraire l'autonomie permet de choisir non seulement quel genre d'existence on veut mener, mais aussi les personnes auxquelles on peut faire confiance. Ce qui veut dire qu'il faut accepter d'être vulnérable à leur égard. C'est une chose, en effet, d'apprendre à compter sur soi et se faire confiance tout en reconnaissant la dépendance qui nous lie à ceux en qui nous avons confiance. La confiance ne donne jamais de garanties, pas de surprise non plus. Je garde juste la possibilité de ne pas m'effondrer complètement si je suis trahi. Mais pour ce qui est de la relation à l'autre je ne contrôle rien. C'est alors que la confiance nous montre son vrai visage. La confiance en soi, tout d'abord car face aux réactions souvent imprévisibles des autres il faut pouvoir s'appuyer sur soi, sur un noyau dur. La confiance dans les autres toujours complexe et difficile, car elle présuppose tout à la fois un pari, un don et la capacité de faire face à la trahison. Mais c'est aussi grâce à ce jeu de miroir entre la confiance en soi et la confiance dans les autres que le désir individuel bâtit son chemin et nous permet de devenir sujets de notre existence.
Les failles peuvent permettre de faire place à l'autre et de découvrir la puissance de la confiance mutuelle.
Extrait de : "Tous fragiles, tous humains", Albin Michel.

Les chants de Maldoror, Chant I, section 1


Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme, comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. 
Écoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se, détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle ; ou, plutôt, comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues, vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui a le privilége de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile capitaine ; et, manoeuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.
Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le commencement de cet ouvrage ! Qui te dit que tu n'en renifleras pas, baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations ? Je t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l'Éternel ! Tes narines, qui seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace, devenu embaumé comme de parfums et d'encens. Car, elles seront rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agréables cieux.

J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c'est fait. Il s'aperçut ensuite qu'il était né méchant : fatalité extraordinaire ! Il cacha son caractère tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années ; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête ; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal... atmosphère douce !

Qui l'aurait dit ! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il l'aurait fait très souvent, si Justice, avec son long cortège de châtiments, ne l'en eût chaque fois empêché. Il n'était pas menteur, il avouait la vérité et disait qu'il était cruel. Humains, avez-vous entendu ? il ose le redire avec cette plume qui tremble !

Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté...

Malédiction ! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la pesanteur ? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec le bien. C'est ce que je disais plus haut.

Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du coeur que l'imagination invente ou qu'ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! Délices non passagères, artificielles ; mais, qui ont commencé avec l'homme, finiront avec lui. Le génie ne peut-il pas s'allier avec la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence ? ou, parce qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie ? On en verra la preuve dans mes paroles ; il ne tient qu'à vous de m'écouter, si vous le voulez bien... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'étaient dressés sur ma tête ; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend pas que ses cavatines soient une chose inconnue ; au contraire, il se loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient dans tous les hommes.

La Genèse

 Au début, la Genèse relatent l'organisation nécessaire à l'apparition de la vie sur la Terre et les étapes de l'apparition de cette vie jusqu'aux premiers temps de l'humanité. L'homme découvre que la désobéissance engendre le mauvais, c'est-à-dire le mal sur le corps (en hébreu le mot est mauvais et est relatif au corps alors qu'en grec cela est traduit par mal et est relatif à la morale). Adam et Ève, le premier homme et la première femme mangent le fruit de l'arbre défendu, ils connaîtront désormais le bien et le mal et sont chassés du jardin d'Éden ; Caïn, fils d'Adam et d'Ève tue son frère Abel.

Dieu a créé le monde, appelant toutes choses et tous êtres à l'existence par Sa Parole. Le verbe est créateur.
L'univers lorsqu'il fut créé était, selon le jugement de Dieu, bon. Genèse exprime une satisfaction optimiste et un plaisir dans le monde.

Dieu est personnel, Dieu peut apparaître et parler à l'humanité.

L'humanité est la "couronne" de la Création, et a été faite à "l'image de Dieu". Comme tous les récits créationnistes, la Genèse montre que l'homme se perçoit différent des autres êtres vivants. Les animaux, les plantes ont été créés par la parole. Mais l'homme est créé à partir de poussière et du souffle divin. La singularité de l'homme vient de ce souffle divin que Dieu a mis en lui. C'est ce souffle qui lui permet de penser, d'avoir une conscience morale.
Tous les peuples descendent d'Adam et Ève ; l'espèce humaine est précisément une et une seule race.
La terre possède pour l'homme une certaine grandeur morale ; en la respectant, l'homme doit respecter les créatures qui y vivent, en ne les exploitant pas pour des besoins égoïstes.
Dieu est présenté comme étant le seul créateur de la nature, la transcendant tout en se trouvant au sein d'elle.

Pourquoi philosopher....

 " Philosopher, ça sert à réfléchir sa vie. Pour y parvenir, ça peut prendre un peu la tête : douter de ce à quoi on croit dur comme fer, et trouver que ça a du sens de questionner ce qui paraît évident. Mot d'ordre : transformer ses affirmations en questions, et examiner ses opinions pour voir si ça tient. Se faire donc à soi-même des objections. Ce qui aide, c'est de se confronter aux autres. Leur dire ce qu'on pense, et trouver constructif de se faire rationnellement critiquer. Lire exprès ceux qui ne pensent pas comme nous. Et prendre ces critiques non comme une agression contre sa personne, mais comme une opportunité pour mieux fonder sa pensée. Du coup, se creuser la cervelle pour trouver des arguments. Et donc penser ce qu'on dit, sans se contenter de dire ce qu'on pense, qui n'est finalement peut être pas si vrai. Mais aussi contredire les idées des autres de manière raisonnée. Non pour faire l'intéressant, ou essayer de les vaincre, mais parce que nul ne peut dire du point de vue rationnel n'importe quoi. Devenir exigeant pour autrui, et d'abord pour soi, dans le rapport de ce qu'on dit à la vérité. 
Au fond chercher, au lieu de croire avoir trouvé, et rechercher ceux qui m'apportent : ceux qui sont le moins d'accord avec moi, pour me déstabiliser et m'obliger à fonder, résister, céder ; les plus coriaces à « contrer » pour m'entraîner à penser ; et ceux qui dialoguent magnifiquement entre eux pour que je prenne partie en connaissance de cause.
Quand je réfléchis ou discute, clarifier les mots et définir les notions (conceptualiser), les distinguer, pour savoir ce dont on parle, et argumenter, pour savoir si ce qu'on dit est vrai. Questionner la question elle-même, pour voir en quoi elle pose problème, difficulté à résoudre ; expliciter ses enjeux qui montrent l'urgence de l'examiner ; dégager ses présupposés qui la font tenir comme question (problématiser). Car philosopher c'est " articuler, dans le mouvement et l'unité d'une pensée habitée, sur des notions et des questions essentielles pour la condition humaine, des processus de conceptualisation de notions, de problématisation d'affirmations et d'interrogations, d'argumentation rationnelle de thèses et d'objections ".
ENTENDRE LA QUESTION
Philosopher certes. mais pourquoi tout ce branlebas de pensée ?
Entendre la question du pourquoi (philosopher), ce peut être psychologiquement poser la question des mobiles et des causes.
On pourrait alors par exemple dire qu'on philosophe par utilité vitale (donner de l'oxygène au cerveau et " muscler les neurones ", réfléchir pour mieux agir), par besoin psychique, par intérêt individuel ou social de savoir qui nous sommes, d'où nous venons, où nous allons. Il y aurait dans l'acte de philosopher deux motivations sous-jacentes : le désir de connaître (" que puis-je savoir ? " Kant), la passion de comprendre, et de comprendre pourquoi l'homme a besoin de comprendre (" Je suis une substance qui pense " Descartes), de jouissance intellectuelle (pourquoi cet amour de la vérité, cette " libido sciendi " ? Spinoza).
Philosopher serait le moyen de combler le manque, le désir du manque constitutif de la condition humaine. Un des moyens en tout cas, comme le savoir scientifique, l'efficacité technique, la jouissance esthétique, la mystique ou l'espérance religieuse, l'avoir de la consommation, ou l'amour de toute personne ou objet.
Une façon spécifique de faire face à l'insupportable de la finitude biologique (" Tout homme dès qu'il est né est assez vieux pour mourir " Heidegger) ; psychique (" Tout sujet émerge dans l'aliénation imaginaire et la castration symbolique " Lacan) ; relationnelle (" L'enfer c'est les autres " Sartre).
 Tentative de poser :
-         du savoir face à l'ignorance (quitte à avouer avec sérénité : " je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien " Socrate) ;
-         du sens face à l'absurde (" La dignité de l'homme est de donner du sens à un monde qui n'en a pas " Camus).
-         de la valeur (car la valeur donne sens comme signification et direction), face à l'abjection et à l'aboulie.
-         de la sagesse face au malheur (" La liberté est au fond du désespoir " Kierkegaard ; " Que philosopher, c'est apprendre à mourir " Socrate, Montaigne .)
Où l'on voit bien ci-dessus que toute approche de la causalité psychique du philosopher résonne (raisonne ?) de la consonnance métaphysique de la condition humaine. La psychanalyse, à explorer " l'être-de-l'homme ", y devient ontologique (l'ontologie est le discours sur l'Etre), car l'homme comme " parlêtre " (être qui parle, Lacan), s'y révèle, malgré ou à cause de son inconscient, un " pensêtre " (être qui pense, "Tozzi ").
L'ENTENDRE ETHIQUEMENT
On peut aussi entendre éthiquement (moralement), et pas seulement psychologiquement, la question du pourquoi (philosopher). Non plus le pourquoi des mobiles qui poussent et des causes qui expliquent des faits ; mais celui des finalités qui fondent en droit au nom de principes. (Saisissez bien dans la troisième partie qui commence le changement de registre !).
Philosopher serait moins (ou aussi ?) un besoin psychique qu'une obligation éthique, une motivation qu'un devoir (" C'est proprement vivre les yeux fermés que de vivre sans philosopher " Descartes). C'est la démarche qui élèverait, par la réflexivité, l'homme comme espèce animale à la dignité de personne. Ce qui garantirait, parce que l'homme ne peut pas ne pas être éduqué faute d'être moins qu'une bête, un processus d'humanisation, d'hominisation, d'humanitude (Jaccard), d'entrée dans la culture (" acculturation ") et la civilisation.
Ce serait développer l'intelligence potentielle d'un sujet réflexif, philosophiquement éducable (cf. le " postulat d'éducabilité philosophique "), apprenant à exercer l'autonomie d'une pensée, l'exercice de sa raison, sa faculté de juger, son esprit critique. Au fond, pour devenir pleinement homme, nous aurions le devoir, parce que nous en avons le pouvoir, de philosopher (" Tu peux, donc tu dois " Kant).
Mais encore faut-il que nous soit donnée cette opportunité d'être philosophiquement éduqué, de faire cet apprentissage du philosopher qui nous conduira à " penser par nous-même ". (Remarquez ici le glissement de l'éthique à la politique). D'où l'exigence d'un " droit de philosopher " (philosopher parce que c'est un droit) à revendiquer auprès des institutions, l'école en premier lieu, et au plus tôt, dès l'école primaire, comme lieu de cet apprentissage.
Moyennant quoi cet apprentissage du philosopher, surtout par la discussion, pourra en retour garantir la qualité du débat démocratique, comme garde-fou de ses deux dérives : sophistique (chercher à (con-)vaincre l'autre au lieu de chercher avec lui) ; et doxologique (s'en tenir à l'opinion du plus grand nombre au lieu d'être exigeant sur la rationalité de l'argumentation).

En conclusion (car il y en aura une), pourquoi philosopher ? Pour faire pièce au désir du manque, à la finitude de l'ignorance, de l'impuissance et de la mort. Pour affirmer la puissance et la modestie de la pensée (comme forme supérieure de la vie ? Nietschze. Comme libre activité de l'esprit ? Platon - Hegel). Pour répondre à l'expérience éthique de devenir pleinement homme. Pour revendiquer politiquement et exercer un droit d'éducabilité et d'expression philosophiques. Pour garantir la qualité du débat démocratique et l'intelligence citoyenne.
Ces mobiles et motifs orienteraient-ils -explicitement ou implicitement- le fonctionnement de nos cafés-philo, dans la mutualisation de nos questions vives et la construction collective d'une communauté de recherche ? Dans une telle perspective, le café-philo aurait l'histoire d'un avenir .

Pourquoi philosopher?

La philosophie porte en elle : aimer, être amoureux, désirer.
Il existe une discontinuité de la philosophie avec elle-même, la possibilité d'être absente.
Le secret de l'existence de la philosophie est cette situation contradictoire : présence/absence.
On en vient naturellement à s'interroger sur le désir.
La question du désir devient bientôt celle de savoir si c'est le désirable qui suscite le désir ou bien au contraire le désir qui crée le désirable. 
La causalité : le désirable cause du désir ou l'inverse.
C'est un vision dualiste des choses d'un côté le sujet, de l'autre l'objet. Le désir est le mouvement de quelque chose qui va vers l'autre comme vers ce qui lui manque lui-même. Cela veut dire que l'autre est présent à ce qui désire et il y est sous la forme de l'absence. Ce qui désire a ce qui manque, sans quoi il ne désirerait pas non plus.
Si le mouvement du désir fait apparaître le prétendu objet comme quelque chose qui est déjà là dans le désir sans toute fois y être et le prétendu sujet comme quelque chose d'indéfini d'inachevé qui a besoin de l'autre pour se déterminer, se compléter, qui est déterminé par l'autre, par l'absence.

Le mythe de Prométhée

 «C’était au temps où les dieux existaient, mais où n’existaient pas les races mortelles. Or, quand est arrivé pour celles-ci le temps où la destinée les appelait aussi à l’existence, à ce moment les dieux les modèlent en dedans de la terre, en faisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui encore peut se combiner avec le feu et la terre. Puis, quand ils voulurent les produire à la lumière, ils prescrivirent à Prométhée et à Epiméthée de les doter de qualités, en distribuant ces qualités à chacune de la façon convenable. Mais Épiméthée demande alors à Prométhée de lui laisser faire tout seul cette distribution: «Une fois la distribution faite par moi, dit-il, à toi de contrôler!» 
Là-dessus, ayant convaincu l’autre, le distributeur se met à l’oeuvre. En distribuant les qualités, il donnait à certaines races la force sans la vélocité ; d’autres, étant plus faibles, étaient par lui dotées de vélocité ; il armait les unes, et, pour celles auxquelles il donnait une nature désarmée, il imaginait en vue de leur sauvegarde quelque autre qualité : aux races, en effet, qu’il habillait en petite taille, c’était une fuite ailée ou un habitat souterrain qu’il distribuait; celles dont avait grandi la taille, c’était par cela même aussi qu’il les sauvegardait. De même, en tout, la distribution consistait de sa part à égaliser les chances et, dans tout ce qu’il imaginait, il prenait ses précautions pour éviter qu’aucune race ne s’éteignit. Mais, une fois qu’il leur eut donné le moyen d’échapper à de mutuelles destructions, voilà qu’il imaginait pour elles une défense commode à l’égard des variations de température qui viennent de Zeus: il les habillait d’une épaisse fourrure aussi bien que de solides carapaces, propres à les protéger contre le froid, mais capables d’en faire autant contre les brûlantes chaleurs ; sans compter que, quand ils iraient se coucher, cela constituerait aussi une couverture, qui pour chacun serait la sienne et qui ferait naturellement partie de lui-même ; il chaussait telle race de sabots de corne, telle autre de griffes solides et dépourvues de sang. En suite de quoi, ce sont les aliments qu’il leur procurait, différents pour les différentes races : pour certaines l’herbe qui pousse de la terre, pour d’autres, les fruits des arbres, pour d’autres, des racines; il y en a auxquelles il a accordé que leur aliment fût la chair des autres animaux, et il leur attribua une fécondité restreinte, tandis qu’il attribuait une abondante fécondité à celles qui se dépeuplaient ainsi, et que, par là, il assurait une sauvegarde à leur espèce. 
Mais, comme (chacun sait cela) Épiméthée n’était pas extrêmement avisé, il ne se rendit pas compte que, après avoir ainsi gaspillé le trésor des qualités au profit des êtres privés de raison, il lui restait encore la race humaine qui n’était point dotée; et il était embarrassé de savoir qu’en faire. Or, tandis qu’il est dans cet embarras, arrive Prométhée pour contrôler la distribution; il voit les autres animaux convenablement pourvus sous tous les rapports, tandis que l’homme est tout nu, pas chaussé, dénué de couvertures, désarmé. Déjà, était même arrivé cependant le jour où ce devait être le destin de l’homme, de sortir à son tour de la terre pour s’élever à la lumière. Alors Prométhée, en proie à l’embarras de savoir quel moyen il trouverait pour sauvegarder l’homme, dérobe à Héphaïstos et à Athéna le génie créateur des arts, en dérobant le feu (car, sans le feu, il n’y aurait moyen pour personne d’acquérir ce génie ou de l’utiliser); et c’est en procédant ainsi qu’il fait à l’homme son cadeau. 
Voilà donc comment l’homme acquit l’intelligence qui s’applique aux besoins de la vie. Mais l’art d’administrer les Cités, il ne le posséda pas! Cet art en effet était chez Zeus. Mais il n’était plus possible alors à Prométhée de pénétrer dans l’Acropole qui était l’habitation de Zeus, sans parler des redoutables gardes du corps que possédait Zeus. En revanche, il pénètre subrepticement dans l’atelier qui était commun à Athéna et à Héphaïstos et où tous deux pratiquaient leur art et, après avoir dérobé l’art de se servir du feu, qui est celui d’Héphaïstos, et le reste des arts, ce qui est le domaine d’Athéna, il en fait présent à l’homme. Et c’est de là que résultent, pour l’espèce humaine, les commodités de la vie mais, ultérieurement, pour Prométhée, une poursuite, comme on dit, du chef de vol, à l’instigation d’Épiméthée!
 Or, puisque l’homme a eu sa part du lot divin, il fut, en premier lieu, le seul des animaux à croire à des dieux ; il se mettait à élever des autels et des images de dieux. Ensuite, il eut vite fait d’articuler artistement les sons de la voix et les parties du discours, Les habitations, les vêtements, les chaussures, les couvertures, les aliments tirés de la terre, furent, après cela, ses inventions. Une fois donc qu’ils eurent été équipés de la sorte, les hommes, au début, vivaient dispersés : il n’y avait pas de cités ; ils étaient en conséquence détruits par les bêtes sauvages, du fait que, de toute manière, ils étaient plus faibles qu’elles; et, si le travail de leurs arts leur était d’un secours suffisant pour assurer leur entretien, il ne leur donnait pas le moyen de faire la guerre aux animaux; car ils ne possédaient pas encore l’art politique, dont l’art de la guerre est une partie. Aussi cherchaient-ils à se grouper, et, en fondant des cités, à assurer leur salut. Mais, quand ils se furent groupés, ils commettaient des injustices les uns à l’égard des autres, précisément faute de posséder l’art d’administrer les cités ; si bien que, se répandant à nouveau de tous côtés, ils étaient anéantis. C’est alors que Zeus, craignant pour la disparition totale de notre espèce, envoie Hermès porter aux hommes le sentiment de l’honneur et celui du droit, afin que ces sentiments fussent la parure des cités et le lien par lequel s’unissent les amitiés. 
Sur ce, Hermès demande à Zeus de quelle manière enfin il donnera aux hommes ce sentiment du droit et de l’honneur: «Faut-il que, cela aussi, j’en fasse entre eux la distribution de la même façon qu’ont été distribuées les disciplines spéciales? Or, voici comment la distribution s’en est faite : un seul individu, qui est un spécialiste de la médecine, c’est assez pour un grand nombre d’individus étrangers à cette spécialité; de même pour les autres professions. Eh bien! le sentiment du droit et celui de l’honneur, faut-il que je les établisse de cette façon dans l’humanité? ou faut-il que je les distribue indistinctement à tous? «À tous indistinctement, répondit Zeus, et qu’ils soient tous au nombre de ceux qui participent à ces sentiments! Il n’y aurait pas en effet de cités, si un petit nombre d’hommes, comme c’est par ailleurs le cas avec les disciplines spéciales, participait a ces sentiments. De plus, institue même, en mon nom, une loi aux termes de laquelle il faut mettre à mort, comme s’il constituait pour le corps social une maladie, celui qui n’est pas capable de participer au sentiment de l’honneur et à celui du droit.»

Texte extrait de PLATON, «Protagoras», in Oeuvres complètes, tome 1, traduction par Léon Robin, Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1950, p, 88-91.
Commentaire détaillé : www.philolog.fr

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